#4 Avoir raison... ou vivre

La grande leçon de la vie, c’est que parfois, ce sont les fous qui ont raison - Winston Churchill

Je dois un de mes apprentissages les plus marquants à deux personnes que j’appellerai José et Gunther pour les besoins de cet article, et parce qu’il s’agit de leur vrais prénoms.

J’ai vu ces deux improvisateurs se préparer à jouer un match d’impro en s’échauffant avec un jeu que j’appellerai « impro dos à dos » pour les besoins de cet article, et parce qu’il se peut qu’il s’agisse de son vrai nom.

Le principe est simple : séparé d’environ 1m50 et de dos l’un par rapport à l’autre, chacun mime une action de son choix. Comme ils ne se voient pas, il n’y a a priori aucune association entre leurs actions au départ ; le coach tape alors dans ses mains et les improvisateurs pivotent de sorte à pouvoir s’observer tout en continuant à faire ce qu’ils font. Le but est de démarrer une scène à partir de cette situation, en interagissant avec son partenaire de jeu et en intégrant le plus naturellement possible tout ce qui se passe.

José mime un personnage en train de peindre une planche posée à plat devant lui. Le personnage de Gunther feint quant à lui de balayer. Le coach tape alors dans ses mains. En poursuivant leurs actions, José et Gunther se prennent en compte. La scène est amusante, les comédiens sont investis dans leurs mimes ce qui donne beaucoup de crédit à la situation, et on se demande comment ils vont réussir à jouer ensemble. Gunther se saisit alors d’une pelle, toujours aussi virtuellement que dextrement, et ramasse ce qu’il vient de balayer. Puis il vient déposer le prétendu contenu de la pelle sur la planche imaginaire que José est en train de peindre.

Hilarité dans le public. Dans ma tête, je me dis « C’est gonflé, il n’aurait sans doute pas fait ça dans la vraie vie*, mais bon, pour l’exercice, ça marche, et en plus c’est drôle ».. Puis d’anticiper la suite : « Maintenant, José va se mettre logiquement en colère et lui dire évidemment que ça ne se fait pas, tout ça, tout ça, normal quoi... ».

C’est là que mon étroitesse d’esprit s’est vue balayée à son tour.

Ce qui me paraissait rude en tant qu’observateur extérieur n’a pas du tout été perçu comme tel par le principal intéressé, celui que j’aurais volontiers qualifié de victime. Ce qui me semblait être la suite logique, évidente et normale à donner à cet acte que j’avais interprété comme malveillant n’était que MA suite logique, évidente et normale.

José, lui, n’a marqué aucun temps d’arrêt ni même manifesté le moindre trouble ; au contraire, il a instantanément souri et il a dit : « Super, merci, ça fait un peu de relief ! ».

Près de 9 ans plus tard, cette leçon fondatrice déclenche en moi le même enthousiasme. J’ai raconté cette histoire des centaines de fois (parfois aux mêmes personnes, pardon pour ça) ; une de plus avec cet article, et toujours avec le même sentiment d’admiration pour l’originalité et la flexibilité de mes mentors.

Dans l’absolu, aucune proposition n’est rude (j’ai bien écrit « dans l’absolu », qu’on ne me fasse pas écrire ce que je n’ai pas écrit). Dans ma nouvelle perspective, la rudesse, c’est quand celui qui reçoit a le sentiment d’être piégé dans un choix qui n’est pas le sien. Le curseur de rudesse dépend donc beaucoup du récepteur. Donc plus je développe ma flexibilité de récepteur, moins je suis sujet à la rudesse. J’ai le pouvoir !!! Ou du reste la clé du pouvoir, parce que ça demande tout de même un peu de pratique.

A la place de José, à l’époque, j’aurais trouvé rude la proposition de Gunther. Alors que José l’a prise comme un cadeau… Aujourd’hui, quand je trouve une proposition rude, je me rends compte que j’ai encore des miettes de pain sur la planche fraîchement peinte pour récupérer mon pouvoir. Une question de relief, de perspective...

A suivre !

*Connaissant mieux Gunther aujourd’hui, je peux dire que si, il l’aurait fait dans la vraie vie...

#5 Le nouveau monde

#3 Attends, mais pourquoi ?