#5 Le nouveau monde

Chacun a raison de son propre point de vue, mais il n’est pas impossible que tout le monde ait tort - Gandhi

J’aime bien avoir raison. Ça ne fait pas de moi quelqu’un d’exceptionnel, c’est une tare assez répandue finalement. Par contre, il fut un temps où la quantité d’énergie qu’il fallait dépenser pour que je change de point de vue restait hors de portée du commun des mortels, à moins d’avoir une preuve incontestable que j’avais tort (et encore...). Quand j’étais petit, beaucoup de gens ont baissé les bras au milieu de nos discussions, sans doute même dès le début, sans que j’aie pu développer mon argumentaire complètement, m’empêchant donc de faire éclater la Vérité au grand jour, ce qui me valait de trouver le monde vraiment injuste. Oui je n’ai pas toujours été barbu, je suis aussi passé par l’étape poussin noir avec une coquille d’oeuf sur la tête.

A trente ans, on me parle d’impro et j’apprends qu’il existe une technique pratique pour « écouter ». Je n’en ai pas vraiment besoin, mais bon, ça me permettra d’expliquer aux autres comment il faut faire (ragd...). Allez, je vais tout faire pour me mettre au service des histoires et des comédien(ne)s qui jouent avec moi, puisque c’est la consigne.

Premier atelier. Je découvre complètement le concept, je n’ai vu aucun spectacle d’impro à ce jour. On s’entraîne dans un grand salon, avec des tables, des chaises, et un guéridon sur lequel sont disposés des magazines. Sur un thème du coach, j’entame une scène improvisée avec mon partenaire de jeu. A un moment donné, je saisis un magazine pour m’en servir dans l’impro et, instantanément, une des élèves de l’atelier imite le son du gazou. Dans un match d’impro, c’est comme ça que l’arbitre signale une faute ; car en effet, en match d’impro, c’est une faute d’utiliser un accessoire de ce type. Le coach me dit de continuer, puis m’explique à la fin de l’impro qu’on doit mimer les objets, que c’est une faute de s’en servir « en vrai ».

Dans ma tête, c’est d’abord la tempête. « On ne lui a rien demandé à l’autre là !!! Pour qui elle se prend ? Elle sait bien que je débute ! C’est abusé, franchement, elle sort sa science alors que c’était même pas dans les consignes de ne pas utiliser les objets… Elle veut me ridiculiser c’est ça ? Ou se la péter, hein ?! ». Puis, dans la fraction de seconde qui suit, un anticyclone. « OK, relax, take it easy. Je ne savais pas pour l’interdiction d’utiliser les objets mais maintenant, grâce à elle, je sais. Essayons de voir les choses de son point de vue, peut-être qu’elle voulait justement m’aider à apprendre plus vite. Que mon inconfort vient du fait que je n’aime pas ne pas savoir, et encore moins que ça paraisse. Et qu’elle ne pouvait pas le savoir, que je n’aime pas ne pas savoir... Dans ce cas, elle a eu raison. OK, je vais lui dire merci ». Et je lui ai dit merci. Sincèrement. En apprenant un peu plus tard seulement que son intention était effectivement de m’aider.

Indépendamment de l’impossibilité scientifique d’une succession aussi rapide entre deux phénomènes météorologiques opposés, utilisés ici à des fins purement métaphoriques (tempête et anticyclone), je venais de franchir le seuil d’un monde nouveau dans lequel je me suis fait une amie, alors que j’aurais pu passer bêtement à côté. J’apprenais également une leçon fondamentale : si je reste accroché à mon point vue, je prends le risque d’avoir tort.

Et je déteste avoir tort.

A suivre !

#6 L'avis des autres

#4 Avoir raison... ou vivre