#8 Bilan d'étape

L’art naît de la contrainte et meurt dans la liberté - MichelAnge

Ça fait 1 an.

1 an sans appartement… L’année de mes 40 ans.

1 an que j’ai quitté Bordeaux pour (re)mettre ma vie en mouvement.

Les premières questions qu’on me pose sur le sujet sont inévitablement techniques : « Tu dors où ? » ; « Et tes affaires ? ». C’est comme cette question systématique qu’on me pose quand je raconte que j’ai quitté mon dernier « vrai travail » il y a quelques années pour faire de l’impro : « Est-ce que tu en vis ? ». Je me suis aperçu que je pouvais répondre ce que je voulais à ces questions. Que ma réponse soit précise ou non n’a aucune importance, j’entends ensuite inexorablement : « Tant que tu es heureux comme ça ... ». Et enfin : « C’est courageux quand même ».

Puisqu’il n’y a que ça qui semble compter au final, est-ce que je suis vraiment heureux ? Non. Enfin pas tout à fait. Je veux dire… oui, mais pas tout le temps. Et quand je ne l’ai pas été, j’ai été spectaculairement mal.

2018, cette année complètement folle. Tellement convaincu que les principes de l’impro dépassent les ateliers et la scène que je les ai testés partout dans ma vie.

Je m’étais imaginé des choses sur la façon dont ça se passerait en lâchant tout pour vivre d’impro et d’eau fraîche ; et comme après un bon début d’impro, rien ne s’est passé comme prévu. J’ai vécu des expériences de dingue, qui m’ont propulsé autant à la cime du bonheur que dans des abîmes de colère et de tristesse, à Paris, à Bordeaux, à Lyon, à Athènes, à Avignon, à New York, à Montréal. Des rencontres, oui. Des séparations aussi. Des voyages, des points de vue, des tentatives, des réussites, des coups de chance, des échecs comme autant d’apprentissages, et la sensation de remonter à la source des erreurs que je reproduis tout le temps. De la fatigue, beaucoup. J’ai fait des choix, j’ai donné des chances, j’ai eu raison, je me suis trompé, j’ai cru, j’ai évolué.

J’ai choisi de partir pour me retrouver face à moi-même, pour ne plus avoir d’excuses. Pour dépenser mon énergie à me poser les vraies questions, au lieu de l’utiliser à maintenir les apparences. « Penser le changement au lieu de changer le pansement », comme le disait Francis Blanche.

On croit que c’est l’endroit où on dort qui est important mais « la chose la plus difficile est de n’attribuer aucune importance aux choses qui n’ont aucune importance », dixit Charles de Gaulle.

J’ai vécu des moments de grâce proches de l’extase, même en dormant dehors. Et honnêtement, j’en ai vécu d’autres vraiment douloureux là où je croyais être chez moi...

Mais ça fonctionne. J’ai galéré, je galère encore, mais ça fonctionne. Malgré les expériences délicates, je ne ferais demi-tour pour rien au monde. Franchement, c’est dur de s’aimer. D’aller à sa propre rencontre, de ne pas lâcher. De décider d’être son propre meilleur ami. Un ami c’est quelqu’un qui vous connaît bien mais qui vous aime quand même (Hervé Lauwick). J’ai encore du chemin à faire et je suis toujours aussi motivé.

Et quitte à être lucide, je trouve personnellement plus intéressant d’être apprenant perpétuel plutôt qu’ignorant assumé. Je trouve plus viable d’apprendre à digérer la réalité qu’à entretenir des mensonges. S’accommoder au mensonge, c’est poser les mines sur lesquelles on marchera plus tard. « Le pessimisme de la connaissance n’empêche pas l’optimisme de la volonté » (Antonio Gramsci). « Amor Fati » (Nietsche). Et indulgence pour tout le monde.

La méthode : comme en impro, partir de l’existant. Puis choisir « ce que je vais faire de ce que les autres ont fait de moi » (Sartre). C’est là que je reprends la main, pour suivre mon instinct nourri d’un tiers d’expérience de vie – car oui, je compte vivre jusqu’à 120 ans. Est-ce que ça m’empêche de faire des erreurs ? Oh non ! « Mais la vie est trop courte pour la passer à regretter tout ce qu’on n’a pas eu le courage de tenter » (Marie-Claude Bussières).

En 1 an, j’ai l’impression d’avoir vécu une vie entière en accéléré. J’ai revu mes 39 premières années défiler, remis en question quasiment tout ce que je croyais savoir sur le monde avec un regard neuf, ressenti des émotions pourtant connues comme si je les découvrais. J’ai souffert comme si je me blessais pour la première fois, mais je me suis relevé plus vite que jamais, comme si toute l’expérience des années passées me mettait en face de cette évidence : au fond de moi, je sais que je suis sur mon chemin. Je récolte ce que j’ai semé il y a dix ans, quand je me suis lancé dans le développement personnel... et que j’ai commencé l’impro.

Il y a beaucoup de citations dans mon texte parce que je n’ai rien inventé. Comme en impro, tout est déjà là, autour de moi. J’ai juste rangé les choses à ma façon en faisant mon chemin, et en réalisant ce que d’autres avaient déjà réalisé avant moi en faisant le leur.

C’est un autre rapport à l’espace et au temps. Est-ce que ça évite d’avoir mal ? Non. Comme le dit Francis, mon maître de QiQong : « la douleur est inévitable, mais la souffrance est optionnelle ». Ou comment ne pas augmenter le mal avec le jugement du mal.

Le courage, ce n’est pas de tout quitter. Savoir que je devrais faire le deuil de ce que j’ai longtemps tenu pour vrai et qui a gouverné ma vie jusque-là m’a fait plus peur que quoi que soit d’autre. Aimer accepter de voir tomber ses illusions, ça s’apprend. « L’homme ne peut découvrir de nouveaux océans tant qu’il n’a pas le courage de perdre de vue la côte » (André Gide), mais ça en vaut tellement la peine ! La joie d’être vraiment soi est l’une des plus intenses que je connaisse. Et puisqu’on ne peut pas voir au-delà des choix qu’on n’a pas encore fait, ça demande de faire confiance, et d’y aller.

Alors Bonne Année 2019 à tous, moi, j’y retourne : j’ai des erreurs à refaire pour les comprendre et d’autres à ne plus faire parce que j’ai compris. Enfin je crois.

A suivre !

#7 Détends-toi, ça va bien se passer